( 25 mai, 2007 )

La dernière mission

Venise, trente et un décembre 1792.

Le soir descendait sur la lagune. Plus que quelques heures avant la nouvelle année.

Dans l’appartement, la cheminée brûlait quelques bûches. Gallardini contempla le feu qui déclinait lentement.

Dehors le froid, et la neige avaient rendu Venise bien silencieuse et déserte.

Gallardini se regarda dans un miroir. Son visage avait gardé tout son dynamisme, malgré les rides propres à ses soixante-dix-huit ans. Il se versa un verre de vin blanc qu’il porta devant le miroir, face à son reflet.

« À tes souvenirs, mon vieux Giovanni ».

Il s’approcha d’une table sur laquelle des feuilles blanches et une plume d’oie attendaient la dictée.

« À mes amis de toujours ».

Une larme quitta le coin d’un œil et roula, insolente, sur la commissure de sa bouche.

« Ma vie est comme cette larme. Elle n’aura pas manqué de sel, malgré son insigne fragilité. »

Devant lui au loin, l’église du redentore sur l’île de la Giudecca commençait à estomper ses contours dans un brouillard hivernal épais.

Gallardini s’assit.

« Encore une. Pour le futur ».

- Voudriez-vous de l’aide ?

À ses côtés, une vision translucide venait d’apparaître. Un ectoplasme.

- Sansino ! Cela fait si longtemps.

- Je le sais. Je n’ai pas eu le loisir de vous contacter depuis ma mort.

- Comment est-ce ?

- Apaisant.

- Et Gédémus ?

- Il poursuit ses expériences. Il parcourt tous les livres possibles. Il a l’éternité à présent.

- Mes chers amis…

- Quelle aventure allez-vous écrire ?

- Je n’en sais trop rien.

- Pourquoi ne pas parler de la dernière mission ? La boucle sera bouclée. J’ai le sentiment que vous n’en n’écrirez pas d’autre.

- Tu as raison. Je me sens las.

- Écrivez. Je vais vous aider. Après tout, cette mission fut spéciale pour nous deux. Et il est logique que je participe enfin à l’écriture d’une de nos péripéties.

- Soit.

Gallardini trempa la plume dans l’encre.

Mémoires secrètes et édifiantes sur des agissements et phénomènes mystérieux, au temps de la Sérénissime.

Par Giovanni Gallardini, agent spécial de la Sérénissime et responsable de la cellule noire du Conseil des Dix.

Année 1773.

 

« Je t’écoute Sansino ».

Venise, novembre 1773…

La Sérénissime pataugeait dans l’acqua alta et le froid. La piazza était inondée. Des marins traversaient la vaste place, transportant sur leur dos patriciens et patriciennes qui ne souhaitaient pas mouiller leurs chausses.

Sansino arrivait vers le palais, transportant un vieil homme. Celui-ci s’agitait sur son dos et brandissait sa canne devant les yeux de son cavalier.

- À gauche, à gauche mon garçon !

- Vous m’avez dit à droite !

- Maintenant je veux aller à gauche.

Sansino soupira et prit le chemin vers la gauche.

- Pas par là, par là !

- Ce n’est pas à gauche, c’est tout droit !

- Je sais où je veux aller tout de même.

- Je me le demande…

Un ouvrier traversa la piazza, portant sur son dos une jolie femme. Il passa à côté de Sansino qui se retourna sur le passage de la belle.

- Mais…Où va-tu ? Tourne maladroit !

- Un instant on n’est pas pressé, répliqua Sansino.

Le vieillard s’énervait au dessus de Sansino.

- Allez hue cocotte !

Sansino s’impatienta.

- Hé ho, ça va là haut !?

Les jambes maigrelettes tapotaient les hanches de Sansino.

- En avant fidèle Bucéphale !

Sansino se cabra et tourna sur lui-même.

- Ho ho…tout doux bijou…fit l’ancêtre.

Sansino se releva brutalement.

Le vieux détela et s’affala dans l’eau sous les quolibets des autres vénitiens.

 

- Mascalzone, pezzente, ladrone 1 tu vas goûter mon bâton !
1 Maraud, faquin, ladre

- Laissez-moi vous aider.

Un homme coiffé d’un tricorne, releva le vieillard, ivre de rage.

Le bâton s’abattit sur le dos de Sansino.

-Maladroit

- Ahh, Aïe !

Sansino s’éloigna.

- Ah le lâche il fuit. Gueux, faquin, maraud !

- Grimpez sur mon dos, nous allons le rattraper dit l’homme.

Le vieillard s’accrocha. Le tricorne tomba sur les yeux de l’homme, à moitié aveuglé.

- Hé mais…où va-t-il…hé …attention ! S’époumona le vieillard.

L’attelage dérivait. Le vieux s’accrocha autour de la tête du cavalier. Les yeux à demi cachés, le porteur tanguait dangereusement.

- Aïe aïe aïe…s’écria l’homme.

L’ancêtre s’accrochait ferme. Le porteur dansait sur un pied. Il se baissa brutalement. Le vétéran bascula par-dessus et s’abattit face en avant dans l’eau. Les quolibets redoublèrent.

L’homme s’éloigna. Le vieux l’injuriait à bonne distance, les fesses assises dans l’eau.

- Mueux, laraud, gaquin ! …Je suis tout trempé à présent.

Un homme s’approcha.

- Un peu d’aide signore ?

- Ah non, ça suffit ! J’irai à pied ! Me forcer à prendre un bain ! Moi !

Gallardini rejoignit Sansino.

- Bien joué Sansino.

- Vous n’étiez pas mal non plus. Me voilà vengé de ce Manuzzi 2. Il ira colporter ses ragots ailleurs que sur moi.
2 G.B Manuzzi était un espion de la Sérénissime, dont on a retrouvé dans les archives officielles, nombre de lettres de dénonciations adressées aux inquisiteurs d’État.

 

- Rentrons au palais, dit Gallardini.

Les deux hommes grimpèrent l’escalier des géants.

- Pffou…ces marches me fatiguent. Ne pourrait-on inventer un monte charge pour nous ?

- À l’intérieur des palais ? Tu déraisonnes Sansino.

Ils arrivèrent à la porte du petit bureau de Gallardini. Un cordon noir pendait à la poignée.

- Puccero veut vous voir, on dirait.

 

 

§§§

la suite reste à lire…

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