( 25 mai, 2007 )

Lune d’hème

Paris, juin 1751.

La seine déroulait son tapis au pied de l’île de la Cité. Posée comme un vaisseau, lançant ses arcs-boutants comme autant d’amarres, la cathédrale Notre Dame se dressait sur l’horizon des plaines.

Longeant les quais, deux hommes marchaient tranquillement. Sur le fleuve, passaient des bateaux chargés de tonneaux, de ballots ou d’animaux. D’autres, accostés, étaient vidés de leur cargaison comme des poissons fraîchement pêchés.

Les deux hommes passèrent le pont saint Louis, un pont en bois, peint au rouge de minium. Notre Dame lançait ses tentacules sur l’île voisine.

Les deux hommes s’arrêtèrent. L’un d’eux tendit son bras vers la cathédrale.

 

- Comment trouve-tu Paris, Giovanni ?

- C’est une ville merveilleuse. Merci de m’avoir invité Grégoire. J’y retrouve les pigeons, les mouettes. Les monuments sont superbes et les femmes attirantes, comme à Venise, répondit Gallardini.

- Beauté de façade, répondit Grégoire Garnier. La France bouge, remue et proteste chaque jour d’avantage.

- Que se passe t-il ? demanda Gallardini en reprenant sa marche.

- Beaucoup de choses en fait. Un écart toujours plus important entre le peuple et les riches. Il y a deux ans Machault d’Arnouville, alors contrôleur général des finances, avait instauré l’impôt du vingtième, prélevant cinq pour cent sur tous les revenus du royaume. Mais le parlement de Paris et surtout l’Assemblée du clergé, s’y sont opposés. L’impôt est maintenant payé par le Tiers-État. Rends toi compte que moins de deux pour cent de la population détient toutes les richesses et échappe à toute forme de taxation : taille, capitation ou gabelle.

Le peuple est à bout. Et depuis l’arrivée de Berryer, le lieutenant général de police, qui doit tout à la Pompadour, Paris est mis en coupe réglée. Berryer a profité d’une ordonnance du Roy 1, pour arrêter les vagabonds et les enfants errants dans les rues. De nombreux rapts d’innocents ont eu lieu. Le Roy s’est discrédité et sa police avec.

 

1 datée du douze novembre 1749

 

- C’était avant ta nomination ?

- Oui mais les temps sont difficiles. La population se méfie de nous. Je crains une révolte insurrectionnelle. Nous vivons une fin d’époque Giovanni.

- Les armes sont du côté des riches, depuis toujours. Tes craintes sont infondées.

Les deux hommes arpentaient la rue saint Louis en l’île.

- Il y a une arme plus dangereuse que l’épée ou le canon : la philosophie. Paris regorge de ces esprits brillants, plus redoutables qu’un bataillon d’autrichiens. Écoute ceci : « Aucun homme n’a reçu de la nature le droit de commander aux autres…Le prince tient de ses sujets même l’autorité qu’il a sur eux. Le prince ne peut donc pas disposer de son pouvoir et de ses sujets sans le consentement de la nation. »

 

- De qui sont ces belles paroles ? demanda Gallardini.

- Diderot. Un homme excessivement brillant. Imagine ce que ces phrases peuvent faire naître dans l’esprit du peuple.

- Je te croyais progressiste, Grégoire ?

- Je le suis, mais le chaos et la guerre civile ne résolvent rien. L’anarchie qu’engendrerait une révolte populaire serait dommageable à jamais pour la France.

- Hum…Que faites-vous alors ?

- Des fiches de police. Sur tout le monde. Ordre de Berryer. Chacun épie l’autre. Même les espions sont surveillés pour voir s’ils font leur devoir. Il y a des espions de cour, de ville, de lit, de rue, de filles, de beaux esprits. On les appelle tous du nom de Mouchard, nom de famille du premier espion de la cour de France. Et les premiers d’entre eux se nomment marquis, comte ou baron. Voilà la France actuelle Giovanni. Soupçonneuse, haineuse, méprisable, inégale et riche de ces nouveaux penseurs qui pourraient bien mener le peuple aux grilles de Versailles.

- Venise est bien loin de tout ceci, pensa tout haut Gallardini.

Les deux amis franchirent le pont Marie, sur lequel subsistaient douze maisons, rescapées de la crue de 1740.

- Tes enquêtes ne te manquent pas ? demanda Garnier.

- Certes non ! Je profite d’être ici pour les oublier un peu.

- Tu sais, être commissaire de quartier n’est pas de tout repos. Il y a une histoire qui je crois pourrait t’intéresser.

- Quelle histoire ?

Les deux hommes parvenaient à l’extrémité du pont.

- Cela fait neuf mois que cela dure. Nous retrouvons des victimes sauvagement dépecées. Certains ont crû y voir la marque d’un loup-garou.

- Un loup-garou, en plein Paris ?!

- Tout laisse à penser qu’il se déplace en Europe. Il y a deux ans, des rapports étrangers, faisaient état de meurtres sauvages en Saxe, puis Londres, avant qu’il ne sévisse ici.

- Qui te dit qu’il s’agit du même tueur ?

- Un journaliste, Joubert, a mené l’enquête dès le début. A l’époque il était en Saxe pour affaire familiale. Joubert s’est passionné pour le sujet. Il s’est mit à traquer la bête sans répit.

- Que veut-il en faire ?

- L’exposer dans une cage à travers l’Europe et gagner beaucoup d’argent. Un loup-garou n’est plus humain. Il tient de l’animal. Joubert est prêt à payer une belle somme à Berryer, afin de lui permettre son commerce. Ce journaliste est devenu le spécialiste du loup-garou. Il reconnaît sa signature. Les cadavres sont saccagés.

- Tu as mis des hommes sur l’enquête non ?

- Paris est vaste, Giovanni. Le meurtrier peut frapper n’importe où, mais pas n’importe quand.

- Ah non ? fit Gallardini.

Les deux hommes déambulaient dans les ruelles du quartier du marais.

- Joubert a établi qu’il tue les nuits de pleine lune. Sa folie semble décuplée, vu le nombre des victimes que l’on retrouve.

- Ça ne doit pas être simple de le localiser.

- Seul Joubert a pu le faire un soir. On ne sait trop comment. Il en porte encore la marque sur son visage. La bête l’a agressé avant de s’enfuir.

- Ce Joubert semble décidemment bien informé.

- Je souhaiterais que tu m’aides, dit Garnier.

- Je dois bientôt repartir pour Venise, mais cette histoire est très intrigante. Mon cher Grégoire, je reste encore un peu.

- Grâce à ton expérience, cette affaire va vite être réglée.

- N’en sois pas si sûr, répondit Gallardini. Cela s’annonce très compliqué.

- Et maintenant Giovanni, oublions ces histoires. Je t’emmène découvrir les rues de Paris.

Les deux amis traversèrent la place Louis XV 1, puis s’enfoncèrent dans les ruelles de la capitale.

Dans un passage étroit, Gallardini arrêta son ami.

- Regarde Grégoire.

Gallardini montra un recoin.

Les deux hommes s’approchèrent. Deux pieds allongés sur le sol, dépassaient d’une cachette.

- Juste ciel ! S’écria Garnier.

Gallardini réprima un rictus.

Sous ses yeux, le corps dévasté d’une jeune femme gisait, le ventre ouvert.

1 actuelle place des Vosges

§§§

La suite reste à lire…

Pas de commentaires à “ Lune d’hème ” »

Fil RSS des commentaires de cet article.

Laisser un commentaire

|