( 25 mai, 2007 )

Père et mer

- Plus vite !

L’étrave de la corvette fendait l’eau, soulevant l’écume. Les voiles claquaient au vent. Des paquets de houle se jetaient sur le pont. L’horizon était chargé des nuages noirs qui se crevaient au dessus de la lagune. La pluie tombait drue.

- Plus vite Ferasco !

Gallardini debout sur le pont arrière, regardait le pinque filer devant lui.

- Déferlez le hunier, affalez le petit cacatois d’artimon ! Lança le capitaine du navire vénitien.

Une main accrochée à un hauban, Gallardini fixait le Fáir na hÉreann.

- Il va débouquer 1, activez la manœuvre tas de fainéants ! Éructa Ferasco.

1 sortir de la passe

Un halo brumeux et brillant commençait à entourer le beaupré du Fáir na hÉreann.

- La brume ! Il ne doit pas entrer dans la brume ! Cria Gallardini.

- Toutes voiles dehors ! Ordonna le capitaine.

Les marins choquèrent les écoutes 2. Les voiles se gonflèrent.

2 Libérer les voiles

- Nous avons franchi la passe, plus vite ! Hurla Gallardini.

La brume entourait le mât de misaine du pinque. Gallardini s’approcha du capitaine qui tenait la barre.

- Approchez au plus près. Je vais aborder.

- Aborder le pinque ?! Êtes-vous ivre ou fou ?

- Non, vénitien ! Donnez moi un grappin vite !

« Moi aussi je suis vénitien. Je n’en suis pas disposé à mourir pour autant… » Pensa Ferasco.

- Regardez à tribord ! Hurla un marin.

Un brigantin sombre, venait de surgir de nulle part.

- C’est incroyable, murmura médusé le capitaine, les mains cramponnées à la barre. Il est à sec de toile 3, mais il file comme le vent !

3 sans voile

Le navire avançait, voiles en lambeaux pendant aux vergues.

- Il faut se déhaler 4 capitaine ! Hurla le marin en se tournant vers le maître à bord.

4 s’éloigner d’une position dangereuse au moyen de ses voiles.

- Je ne pourrais pas garder le cap trop longtemps. Il va finir par nous percuter ! Dit Ferasco à Gallardini.

La brume enveloppait les trois quarts du pinque.

Gallardini courut vers le pont avant, un grappin à la main.

 

 

- Viens Sansino ! Les deux hommes se tenaient près du bastingage. Le pinque était à moins de dix mètres. Des paquets d’eau déferlaient sur le pont, la pluie balayait le visage des hommes.

Gallardini lança le grappin. Celui-ci s’accrocha à la poupe. Gallardini tendit la corde. Les deux hommes étaient debout sur le bastingage.

- Accroche-toi Sansino !

- Allez ! Il arrive sur nous ! Hurla le capitaine

Gallardini se retourna. Le ténébreux brigantin arrivait sur tribord avant.

Gallardini regarda le Fáir na hÉreann.

« Si j’avais pu prévoir que cette histoire m’amènerait jusqu’à là… »

§§§

LA RENCONTRE.

Trois mois plus tôt.

La foule vénitienne se pressait autour du Rialto en cette journée de février étonnamment douce. Gallardini n’avait rien à faire depuis quelque temps et cela lui convenait particulièrement bien. Le carnaval venait de s’achever, et seules quelques bauta1, animaient les rues. Pour l’heure Gallardini déambulait du côté du Fondaco dei Turchi, passant les marchés de l’Erberia2 de la Pescheria3 aux étals appétissants. Puis il franchit le pont du Rialto.

 

1 Un capuchon de soie noire et une capeline de dentelle qui cachait cheveux, oreilles et cou
2 marché des légumes et plantes

3 marché des poissons

- N’est-elle pas merveilleuse ?

Aux pieds des marches du pont, une jeune femme avait appliquée sur elle une robe, et se regardait en pied, face à la vendeuse. Elle tourna sur elle-même, faisant voler sa robe dans un éclat de rire.

Gallardini prit les jupons dans la figure.

- Hé bien, dit-il, qu’ai-je fait pour recevoir pareille gifle de si bon matin ?

La jeune femme s’arrêta de rire.

- Veuillez me pardonner signore.

- Je dois vous remercier signorina, ce soufflet vaut tous les voyages du monde.

Gallardini s’arrêta. La jeune femme qui lui faisait face était divinement simple dans sa beauté.

Rousse, cheveux courts et bouclés, quelques tâches de soleil sur les joues, des yeux verts malicieux et des pommettes qui rehaussaient une bouche rieuse.

- Permettez que je rende à votre joue le baiser de votre robe.

- Ce n’était pas un baiser, et je ne tends pas ma joue à tout propos.

- Je n’ai jamais vu qu’on perdit sa joue pour un baiser, répondit Gallardini.

La jeune femme se mit à rire.

- La réponse me plait. Signore, vous en avez gagné deux.

Gallardini déposa un baiser sur la joue de la jeune femme. Le deuxième se perdit ailleurs.

- Veuillez me pardonner, dit-il. Ma bouche a glissé.

- Heureusement, mes lèvres étaient là pour la retenir.

Leurs visages restaient proches.

- Giovanni Gallardini, pour vous être agréable.

- Mary O’ Reilly. Vous l’êtes, répondit-elle avant de voler un autre baiser.

- Il me plairait de vous revoir. Le souhaitez vous Mary ?

- J’accepterai votre bras avec plaisir.

 

 

§§§

La suite reste à lire…

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