( 25 mai, 2007 )

Le trône de Pierre

Venise, de nos jours.

Il est deux hommes, pour qui les pérégrinations touristiques n’étaient pas à l’ordre du jour. Sortant de la gare, ils empruntèrent un motoscafo qui les attendait. Le bateau taxi glissa sur les eaux, remontant le grand canal. Les vaporetti avalaient et recrachaient leur ration de visiteurs qui fixaient sur pellicule des souvenirs de tiroirs. Les palais défilaient, leurs façades majestueuses se mirant dans l’éternel miroir allongé à leur pied.

À la hauteur du palazzo Gusson, la petite embarcation tourna à gauche, empruntant le rio di Noa. Quelques trois cent mètres plus loin, les touristes étaient oubliés. Les ruelles désertes.

Le bateau accosta près du campo Abbazia della Misericordia du sestiere Cannaregio. La présence d’une puissante vedette sagement amarrée, dénotait dans ce lieu paisible. Les deux hommes quittèrent le taxi et traversèrent le campo, passèrent sous les arcades de l’abbaye et s’arrêtèrent face à une porte grillagée découpée le long du haut mur. Une ombre se tenait derrière.

- Sans connaissance, le géant fait des pas de fourmi, murmura l’un des deux hommes.

La porte bascula sur ses gonds et les deux individus entrèrent. Le bruit sourd de la porte se refermant troubla la quiétude du lieu.

- Vous êtes à l’heure. Mais je n’aurais pas attendu une minute de plus, dit un moine, le capuchon relevé sur sa tête, dissimulant son visage.

Le moine conduisit les deux visiteurs, au travers d’une longue galerie d’un ancien cloître désaffecté. Le jardin semblait à l’abandon. Ils descendirent quelques marches puis le moine appuya sur une pierre anonyme. Le mur glissa sur le côté, découvrant une porte. Le religieux tapa un code et la lourde porte s’effaça.

Les deux visiteurs pénétrèrent et découvrir les lieux. Devant eux, une vaste salle voûtée s’étalait. Probablement un ancien réfectoire. Une armée de moines et de fonctionnaires s’affairait autour de livres, de cartes posés sur des tables alignées de chaque côté d’une allée centrale. Une véritable ruche bourdonnante d’activité, entre archives et ordinateurs.

Le moine et les deux hommes traversèrent la salle et s’approchèrent d’une porte latérale blindée. Le moine plaqua sa main sur un capteur à faisceau laser. La porte s’ouvrit.

- Par ici signori.

Ils entrèrent dans une pièce sans fenêtre, aux murs épais, à la lumière retenue. Des rayonnages entiers étaient occupés par des ouvrages anciens. Le moine prit un volume en cuir, clos par une serrure métallique ouvragée. Il posa le lourd volume sur une table.

- Voila ce pourquoi vous êtes venu.

L’inscription gravée sur le cuir ne laissait pas de doute :

ARCHIVI SEGRETI DCLXXXVIII

Le fermoir céda. Les deux hommes s’approchèrent. Des feuilles jaunies étaient emplies d’une écriture fine et nerveuse.

Rapporto di Giovanni Gallardini al signor Presidente del Consiglio dei Dieci,

Sua Eccellenza Tomaso Puccero.

Anno 1753

Cela avait déjà mal débuté….

La nuit recouvrait Venise en ce doux printemps. Les quartiers cependant étaient déserts. Sur la place san Giovanni e Paolo, la statue équestre du condottiere Coleoni se dressait fièrement dans le ciel d’encre. Deux hommes attendaient à son pied, l’un richement habillé, l’autre en habit de valet, portant la cinquantaine grise.

- Croyez-vous qu’il viendra ? dit ce dernier.

- Si tu le connaissais, tu n’en douterais point.

- Vous le connaissez si bien que ça ?

- A dire vrai non. D’ailleurs qui le connaît vraiment ?

- Bonsoir messieurs, dit une ombre sortant de derrière le piédestal.

« Voila le livre perdu ! » reprit l’ombre en tendant un ouvrage.

- Enfin ! Discours avec l’Antithéos sur l’homme et l’immortalité de l’âme, par Protagoras. L’exemplaire unique ! Payes le, dit l’homme à son valet, en s’éloignant le livre en main.

Le valet donna une bourse pleine.

- Un instant, nous avions parlé d’une émeraude, pas de vulgaire ducats ! dit la haute présence.

L’homme balaya l’air d’une main négligente.

- Estime-toi heureux du prix que je te paye. File avant que je ne change d’avis.

- Par tous les démons de la nuit, ce livre sera ton tombeau Pierimonti ! dit l’ombre avant de disparaître.

Le serviteur courut après son maître.

- Il n’avait pas l’air content. Ne craignez vous pas…

- Tu m’ennuis Tabasco. Garde cette bourse et laisse-moi. J’ai à faire ! Répondit l’homme en laissant son valet.

Il rentra chez lui, un palais donnant sur une placette tranquille.

« Grâce à ce livre, je vais parvenir au dernier seuil de la connaissance. Le secret de l’âme. »

Il posa son livre sur un guéridon et l’ouvrit. La chandelle dansait dans le salon richement décoré. Il parcourut frénétiquement des passages du livre, les yeux écarquillés.

- Oui…quelle merveille… Comment accaparer l’âme d’un homme… « Le malin était assis sur un rocher. Son regard embrassait la vallée à ses pieds. Il me parla simplement et me livra son secret. Pour prendre possession d’une âme, il suffit de… »

Le livre s’illumina brusquement. Deux bras squelettiques jaillirent des pages et agrippèrent le visage de Pierimonti. Celui-ci fut aspiré à l’intérieur du livre. Son hurlement fut étouffé par la couverture qui se referma. La chandelle s’éteignit.

Le calme retomba.

Lourd.

§§§

 

La suite reste à lire…

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