( 25 mai, 2007 )

La caste des assassins

Venise, septembre 1753.

Le salon de ce palais était richement décoré. Plafond peint, tableaux aux murs, tapis et meubles élégants.

Deux coups retentirent discrètement à la porte. Un valet portant un plateau d’argent, entra et s’approcha d’un fauteuil.

- Une lettre, signore.

Les mains posèrent le livre et saisirent l’enveloppe. Le valet quitta la pièce.

Les mains ouvrirent la missive. Le papier était blanc.

Une main approcha une bougie derrière la feuille. Les caractères apparurent à la lumière de la flamme.

IVIXXVXXI VIXL XVIXVIIIVXXV IVIIILVIIIVXXVI

 

Les mains plièrent le papier et le posèrent dans le livre qui se referma sur le message sibyllin. L’homme se leva et ouvrit la porte.

- Mon tricorne et ma canne. Je sors.

 

Quelque temps après, le valet entra dans le salon, prit le livre et récupéra le message. Puis il sortit à son tour.

 

L’homme parcourait les rues de Venise animées d’une populace joyeuse et travailleuse. Des barriques de vins étaient déchargées sur les quais, on vendait des étoffes, des pêcheurs montraient leurs poissons, des amis discutaient entre eux.

La silhouette quitta les calli pleines de bruits et s’engagea dans une ruelle plus calme. Il passa sous une arcade et frappa à une porte dérobée, sous l’arche.

Un individu aux vêtements simples ouvrit. Sa mine n’était guère réjouissante.

- Il est là ? Questionna l’homme avant d’entrer.

La porte se referma derrière lui.

 

L’homme entra dans un vaste salon aux tentures défraîchies et déchirées. Le tissu des murs se décollait par endroits. Deux ou trois tableaux sans intérêts étaient accrochés. Les tapis élimés semblaient hors d’âge. L’homme se dirigea vers un canapé où se tenait affalé une silhouette longiligne.

- Le message est arrivé Marzini. Tu sais ce qu’il te reste à faire.

 

Au même instant, sous les arcades du palais des Doges, une main glissa un papier dans la bocca della verita, une fente à tête d’homme, propre à recevoir messages et dénonciations en tout genres.

« Je connais des gens au palais qui seront heureux de déchiffrer cette énigme. »

 

§§§

 

Le soir tombait sur la Sérénissime. Quelque part, se déroulait une étrange réunion.

Un homme se leva de la table où il se tenait. Face à lui, une petite assistance était assise.

 

- Frères de la très hermétique Voarchadumia. Après avoir discouru de l’emplacement de l’âme et de la gémellité du Christ, et avoir entendu les arguments du frère Leonardo da Vinci et son contradicteur Nicolas Fabri de Pereisc, nous allons nous pencher sur un projet passionnant : le transport dans les airs. Je laisse la parole au frère Gédémus Rijsenstein.

 

Gédémus approcha de la table du président de séance, Pico della Mirandola, et fit face à l’assistance.

- Les travaux entrepris par le frère da Vinci portaient sur la descente du ciel par un homme suspendu à une toile et sur le vol, mû par la force physique. Mon invention utilise la propriété de l’air chaud, plus léger que l’air froid. Elle se compose d’une grande toile de voile, sous laquelle est suspendu une nacelle en osier dans laquelle quatre personnes peuvent prendre place. Les essais préliminaires du haut des campaniles ont porté leur fruit. La phase ultime est celle de l’essai grandeur nature. Voici les plans.

Gédémus souleva un voile. Sur un chevalet, un schéma descriptif était accroché.

 

Léonard de Vinci s’approcha. Son fantôme rendait une image diaphane. Il examina les plans de Gédémus.

- Cette idée apparaît plus réalisable que ma machine volante. Frère Gédémus, je vous félicite.

- A quoi sert de voler ? Le ciel seul est réservé aux oiseaux. Nous n’avons rien à y faire ! La seule façon de s’élever pour l’homme, est dans l’art et l’architecture !

- Frère Michelangelo, votre position est respectable, dit le président de séance, mais les travaux de notre frère méritent attention. Le collège vous donne son approbation frère Gédémus. Vous pouvez tenter votre expérience. La séance est levée.

- Qu’il en soit ainsi. Mais j’aurais vraiment aimé être le concepteur de ce ballon à air chaud, soupira Léonard, avant que son fantôme ne s’efface.

 

§§§

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( 25 mai, 2007 )

Le trône de Pierre

Venise, de nos jours.

Il est deux hommes, pour qui les pérégrinations touristiques n’étaient pas à l’ordre du jour. Sortant de la gare, ils empruntèrent un motoscafo qui les attendait. Le bateau taxi glissa sur les eaux, remontant le grand canal. Les vaporetti avalaient et recrachaient leur ration de visiteurs qui fixaient sur pellicule des souvenirs de tiroirs. Les palais défilaient, leurs façades majestueuses se mirant dans l’éternel miroir allongé à leur pied.

À la hauteur du palazzo Gusson, la petite embarcation tourna à gauche, empruntant le rio di Noa. Quelques trois cent mètres plus loin, les touristes étaient oubliés. Les ruelles désertes.

Le bateau accosta près du campo Abbazia della Misericordia du sestiere Cannaregio. La présence d’une puissante vedette sagement amarrée, dénotait dans ce lieu paisible. Les deux hommes quittèrent le taxi et traversèrent le campo, passèrent sous les arcades de l’abbaye et s’arrêtèrent face à une porte grillagée découpée le long du haut mur. Une ombre se tenait derrière.

- Sans connaissance, le géant fait des pas de fourmi, murmura l’un des deux hommes.

La porte bascula sur ses gonds et les deux individus entrèrent. Le bruit sourd de la porte se refermant troubla la quiétude du lieu.

- Vous êtes à l’heure. Mais je n’aurais pas attendu une minute de plus, dit un moine, le capuchon relevé sur sa tête, dissimulant son visage.

Le moine conduisit les deux visiteurs, au travers d’une longue galerie d’un ancien cloître désaffecté. Le jardin semblait à l’abandon. Ils descendirent quelques marches puis le moine appuya sur une pierre anonyme. Le mur glissa sur le côté, découvrant une porte. Le religieux tapa un code et la lourde porte s’effaça.

Les deux visiteurs pénétrèrent et découvrir les lieux. Devant eux, une vaste salle voûtée s’étalait. Probablement un ancien réfectoire. Une armée de moines et de fonctionnaires s’affairait autour de livres, de cartes posés sur des tables alignées de chaque côté d’une allée centrale. Une véritable ruche bourdonnante d’activité, entre archives et ordinateurs.

Le moine et les deux hommes traversèrent la salle et s’approchèrent d’une porte latérale blindée. Le moine plaqua sa main sur un capteur à faisceau laser. La porte s’ouvrit.

- Par ici signori.

Ils entrèrent dans une pièce sans fenêtre, aux murs épais, à la lumière retenue. Des rayonnages entiers étaient occupés par des ouvrages anciens. Le moine prit un volume en cuir, clos par une serrure métallique ouvragée. Il posa le lourd volume sur une table.

- Voila ce pourquoi vous êtes venu.

L’inscription gravée sur le cuir ne laissait pas de doute :

ARCHIVI SEGRETI DCLXXXVIII

Le fermoir céda. Les deux hommes s’approchèrent. Des feuilles jaunies étaient emplies d’une écriture fine et nerveuse.

Rapporto di Giovanni Gallardini al signor Presidente del Consiglio dei Dieci,

Sua Eccellenza Tomaso Puccero.

Anno 1753

Cela avait déjà mal débuté….

La nuit recouvrait Venise en ce doux printemps. Les quartiers cependant étaient déserts. Sur la place san Giovanni e Paolo, la statue équestre du condottiere Coleoni se dressait fièrement dans le ciel d’encre. Deux hommes attendaient à son pied, l’un richement habillé, l’autre en habit de valet, portant la cinquantaine grise.

- Croyez-vous qu’il viendra ? dit ce dernier.

- Si tu le connaissais, tu n’en douterais point.

- Vous le connaissez si bien que ça ?

- A dire vrai non. D’ailleurs qui le connaît vraiment ?

- Bonsoir messieurs, dit une ombre sortant de derrière le piédestal.

« Voila le livre perdu ! » reprit l’ombre en tendant un ouvrage.

- Enfin ! Discours avec l’Antithéos sur l’homme et l’immortalité de l’âme, par Protagoras. L’exemplaire unique ! Payes le, dit l’homme à son valet, en s’éloignant le livre en main.

Le valet donna une bourse pleine.

- Un instant, nous avions parlé d’une émeraude, pas de vulgaire ducats ! dit la haute présence.

L’homme balaya l’air d’une main négligente.

- Estime-toi heureux du prix que je te paye. File avant que je ne change d’avis.

- Par tous les démons de la nuit, ce livre sera ton tombeau Pierimonti ! dit l’ombre avant de disparaître.

Le serviteur courut après son maître.

- Il n’avait pas l’air content. Ne craignez vous pas…

- Tu m’ennuis Tabasco. Garde cette bourse et laisse-moi. J’ai à faire ! Répondit l’homme en laissant son valet.

Il rentra chez lui, un palais donnant sur une placette tranquille.

« Grâce à ce livre, je vais parvenir au dernier seuil de la connaissance. Le secret de l’âme. »

Il posa son livre sur un guéridon et l’ouvrit. La chandelle dansait dans le salon richement décoré. Il parcourut frénétiquement des passages du livre, les yeux écarquillés.

- Oui…quelle merveille… Comment accaparer l’âme d’un homme… « Le malin était assis sur un rocher. Son regard embrassait la vallée à ses pieds. Il me parla simplement et me livra son secret. Pour prendre possession d’une âme, il suffit de… »

Le livre s’illumina brusquement. Deux bras squelettiques jaillirent des pages et agrippèrent le visage de Pierimonti. Celui-ci fut aspiré à l’intérieur du livre. Son hurlement fut étouffé par la couverture qui se referma. La chandelle s’éteignit.

Le calme retomba.

Lourd.

§§§

 

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( 25 mai, 2007 )

Père et mer

- Plus vite !

L’étrave de la corvette fendait l’eau, soulevant l’écume. Les voiles claquaient au vent. Des paquets de houle se jetaient sur le pont. L’horizon était chargé des nuages noirs qui se crevaient au dessus de la lagune. La pluie tombait drue.

- Plus vite Ferasco !

Gallardini debout sur le pont arrière, regardait le pinque filer devant lui.

- Déferlez le hunier, affalez le petit cacatois d’artimon ! Lança le capitaine du navire vénitien.

Une main accrochée à un hauban, Gallardini fixait le Fáir na hÉreann.

- Il va débouquer 1, activez la manœuvre tas de fainéants ! Éructa Ferasco.

1 sortir de la passe

Un halo brumeux et brillant commençait à entourer le beaupré du Fáir na hÉreann.

- La brume ! Il ne doit pas entrer dans la brume ! Cria Gallardini.

- Toutes voiles dehors ! Ordonna le capitaine.

Les marins choquèrent les écoutes 2. Les voiles se gonflèrent.

2 Libérer les voiles

- Nous avons franchi la passe, plus vite ! Hurla Gallardini.

La brume entourait le mât de misaine du pinque. Gallardini s’approcha du capitaine qui tenait la barre.

- Approchez au plus près. Je vais aborder.

- Aborder le pinque ?! Êtes-vous ivre ou fou ?

- Non, vénitien ! Donnez moi un grappin vite !

« Moi aussi je suis vénitien. Je n’en suis pas disposé à mourir pour autant… » Pensa Ferasco.

- Regardez à tribord ! Hurla un marin.

Un brigantin sombre, venait de surgir de nulle part.

- C’est incroyable, murmura médusé le capitaine, les mains cramponnées à la barre. Il est à sec de toile 3, mais il file comme le vent !

3 sans voile

Le navire avançait, voiles en lambeaux pendant aux vergues.

- Il faut se déhaler 4 capitaine ! Hurla le marin en se tournant vers le maître à bord.

4 s’éloigner d’une position dangereuse au moyen de ses voiles.

- Je ne pourrais pas garder le cap trop longtemps. Il va finir par nous percuter ! Dit Ferasco à Gallardini.

La brume enveloppait les trois quarts du pinque.

Gallardini courut vers le pont avant, un grappin à la main.

 

 

- Viens Sansino ! Les deux hommes se tenaient près du bastingage. Le pinque était à moins de dix mètres. Des paquets d’eau déferlaient sur le pont, la pluie balayait le visage des hommes.

Gallardini lança le grappin. Celui-ci s’accrocha à la poupe. Gallardini tendit la corde. Les deux hommes étaient debout sur le bastingage.

- Accroche-toi Sansino !

- Allez ! Il arrive sur nous ! Hurla le capitaine

Gallardini se retourna. Le ténébreux brigantin arrivait sur tribord avant.

Gallardini regarda le Fáir na hÉreann.

« Si j’avais pu prévoir que cette histoire m’amènerait jusqu’à là… »

§§§

LA RENCONTRE.

Trois mois plus tôt.

La foule vénitienne se pressait autour du Rialto en cette journée de février étonnamment douce. Gallardini n’avait rien à faire depuis quelque temps et cela lui convenait particulièrement bien. Le carnaval venait de s’achever, et seules quelques bauta1, animaient les rues. Pour l’heure Gallardini déambulait du côté du Fondaco dei Turchi, passant les marchés de l’Erberia2 de la Pescheria3 aux étals appétissants. Puis il franchit le pont du Rialto.

 

1 Un capuchon de soie noire et une capeline de dentelle qui cachait cheveux, oreilles et cou
2 marché des légumes et plantes

3 marché des poissons

- N’est-elle pas merveilleuse ?

Aux pieds des marches du pont, une jeune femme avait appliquée sur elle une robe, et se regardait en pied, face à la vendeuse. Elle tourna sur elle-même, faisant voler sa robe dans un éclat de rire.

Gallardini prit les jupons dans la figure.

- Hé bien, dit-il, qu’ai-je fait pour recevoir pareille gifle de si bon matin ?

La jeune femme s’arrêta de rire.

- Veuillez me pardonner signore.

- Je dois vous remercier signorina, ce soufflet vaut tous les voyages du monde.

Gallardini s’arrêta. La jeune femme qui lui faisait face était divinement simple dans sa beauté.

Rousse, cheveux courts et bouclés, quelques tâches de soleil sur les joues, des yeux verts malicieux et des pommettes qui rehaussaient une bouche rieuse.

- Permettez que je rende à votre joue le baiser de votre robe.

- Ce n’était pas un baiser, et je ne tends pas ma joue à tout propos.

- Je n’ai jamais vu qu’on perdit sa joue pour un baiser, répondit Gallardini.

La jeune femme se mit à rire.

- La réponse me plait. Signore, vous en avez gagné deux.

Gallardini déposa un baiser sur la joue de la jeune femme. Le deuxième se perdit ailleurs.

- Veuillez me pardonner, dit-il. Ma bouche a glissé.

- Heureusement, mes lèvres étaient là pour la retenir.

Leurs visages restaient proches.

- Giovanni Gallardini, pour vous être agréable.

- Mary O’ Reilly. Vous l’êtes, répondit-elle avant de voler un autre baiser.

- Il me plairait de vous revoir. Le souhaitez vous Mary ?

- J’accepterai votre bras avec plaisir.

 

 

§§§

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( 25 mai, 2007 )

Lune d’hème

Paris, juin 1751.

La seine déroulait son tapis au pied de l’île de la Cité. Posée comme un vaisseau, lançant ses arcs-boutants comme autant d’amarres, la cathédrale Notre Dame se dressait sur l’horizon des plaines.

Longeant les quais, deux hommes marchaient tranquillement. Sur le fleuve, passaient des bateaux chargés de tonneaux, de ballots ou d’animaux. D’autres, accostés, étaient vidés de leur cargaison comme des poissons fraîchement pêchés.

Les deux hommes passèrent le pont saint Louis, un pont en bois, peint au rouge de minium. Notre Dame lançait ses tentacules sur l’île voisine.

Les deux hommes s’arrêtèrent. L’un d’eux tendit son bras vers la cathédrale.

 

- Comment trouve-tu Paris, Giovanni ?

- C’est une ville merveilleuse. Merci de m’avoir invité Grégoire. J’y retrouve les pigeons, les mouettes. Les monuments sont superbes et les femmes attirantes, comme à Venise, répondit Gallardini.

- Beauté de façade, répondit Grégoire Garnier. La France bouge, remue et proteste chaque jour d’avantage.

- Que se passe t-il ? demanda Gallardini en reprenant sa marche.

- Beaucoup de choses en fait. Un écart toujours plus important entre le peuple et les riches. Il y a deux ans Machault d’Arnouville, alors contrôleur général des finances, avait instauré l’impôt du vingtième, prélevant cinq pour cent sur tous les revenus du royaume. Mais le parlement de Paris et surtout l’Assemblée du clergé, s’y sont opposés. L’impôt est maintenant payé par le Tiers-État. Rends toi compte que moins de deux pour cent de la population détient toutes les richesses et échappe à toute forme de taxation : taille, capitation ou gabelle.

Le peuple est à bout. Et depuis l’arrivée de Berryer, le lieutenant général de police, qui doit tout à la Pompadour, Paris est mis en coupe réglée. Berryer a profité d’une ordonnance du Roy 1, pour arrêter les vagabonds et les enfants errants dans les rues. De nombreux rapts d’innocents ont eu lieu. Le Roy s’est discrédité et sa police avec.

 

1 datée du douze novembre 1749

 

- C’était avant ta nomination ?

- Oui mais les temps sont difficiles. La population se méfie de nous. Je crains une révolte insurrectionnelle. Nous vivons une fin d’époque Giovanni.

- Les armes sont du côté des riches, depuis toujours. Tes craintes sont infondées.

Les deux hommes arpentaient la rue saint Louis en l’île.

- Il y a une arme plus dangereuse que l’épée ou le canon : la philosophie. Paris regorge de ces esprits brillants, plus redoutables qu’un bataillon d’autrichiens. Écoute ceci : « Aucun homme n’a reçu de la nature le droit de commander aux autres…Le prince tient de ses sujets même l’autorité qu’il a sur eux. Le prince ne peut donc pas disposer de son pouvoir et de ses sujets sans le consentement de la nation. »

 

- De qui sont ces belles paroles ? demanda Gallardini.

- Diderot. Un homme excessivement brillant. Imagine ce que ces phrases peuvent faire naître dans l’esprit du peuple.

- Je te croyais progressiste, Grégoire ?

- Je le suis, mais le chaos et la guerre civile ne résolvent rien. L’anarchie qu’engendrerait une révolte populaire serait dommageable à jamais pour la France.

- Hum…Que faites-vous alors ?

- Des fiches de police. Sur tout le monde. Ordre de Berryer. Chacun épie l’autre. Même les espions sont surveillés pour voir s’ils font leur devoir. Il y a des espions de cour, de ville, de lit, de rue, de filles, de beaux esprits. On les appelle tous du nom de Mouchard, nom de famille du premier espion de la cour de France. Et les premiers d’entre eux se nomment marquis, comte ou baron. Voilà la France actuelle Giovanni. Soupçonneuse, haineuse, méprisable, inégale et riche de ces nouveaux penseurs qui pourraient bien mener le peuple aux grilles de Versailles.

- Venise est bien loin de tout ceci, pensa tout haut Gallardini.

Les deux amis franchirent le pont Marie, sur lequel subsistaient douze maisons, rescapées de la crue de 1740.

- Tes enquêtes ne te manquent pas ? demanda Garnier.

- Certes non ! Je profite d’être ici pour les oublier un peu.

- Tu sais, être commissaire de quartier n’est pas de tout repos. Il y a une histoire qui je crois pourrait t’intéresser.

- Quelle histoire ?

Les deux hommes parvenaient à l’extrémité du pont.

- Cela fait neuf mois que cela dure. Nous retrouvons des victimes sauvagement dépecées. Certains ont crû y voir la marque d’un loup-garou.

- Un loup-garou, en plein Paris ?!

- Tout laisse à penser qu’il se déplace en Europe. Il y a deux ans, des rapports étrangers, faisaient état de meurtres sauvages en Saxe, puis Londres, avant qu’il ne sévisse ici.

- Qui te dit qu’il s’agit du même tueur ?

- Un journaliste, Joubert, a mené l’enquête dès le début. A l’époque il était en Saxe pour affaire familiale. Joubert s’est passionné pour le sujet. Il s’est mit à traquer la bête sans répit.

- Que veut-il en faire ?

- L’exposer dans une cage à travers l’Europe et gagner beaucoup d’argent. Un loup-garou n’est plus humain. Il tient de l’animal. Joubert est prêt à payer une belle somme à Berryer, afin de lui permettre son commerce. Ce journaliste est devenu le spécialiste du loup-garou. Il reconnaît sa signature. Les cadavres sont saccagés.

- Tu as mis des hommes sur l’enquête non ?

- Paris est vaste, Giovanni. Le meurtrier peut frapper n’importe où, mais pas n’importe quand.

- Ah non ? fit Gallardini.

Les deux hommes déambulaient dans les ruelles du quartier du marais.

- Joubert a établi qu’il tue les nuits de pleine lune. Sa folie semble décuplée, vu le nombre des victimes que l’on retrouve.

- Ça ne doit pas être simple de le localiser.

- Seul Joubert a pu le faire un soir. On ne sait trop comment. Il en porte encore la marque sur son visage. La bête l’a agressé avant de s’enfuir.

- Ce Joubert semble décidemment bien informé.

- Je souhaiterais que tu m’aides, dit Garnier.

- Je dois bientôt repartir pour Venise, mais cette histoire est très intrigante. Mon cher Grégoire, je reste encore un peu.

- Grâce à ton expérience, cette affaire va vite être réglée.

- N’en sois pas si sûr, répondit Gallardini. Cela s’annonce très compliqué.

- Et maintenant Giovanni, oublions ces histoires. Je t’emmène découvrir les rues de Paris.

Les deux amis traversèrent la place Louis XV 1, puis s’enfoncèrent dans les ruelles de la capitale.

Dans un passage étroit, Gallardini arrêta son ami.

- Regarde Grégoire.

Gallardini montra un recoin.

Les deux hommes s’approchèrent. Deux pieds allongés sur le sol, dépassaient d’une cachette.

- Juste ciel ! S’écria Garnier.

Gallardini réprima un rictus.

Sous ses yeux, le corps dévasté d’une jeune femme gisait, le ventre ouvert.

1 actuelle place des Vosges

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( 25 mai, 2007 )

Tome 6 : L’envol du saint

Janvier 1783.

Quartier du dorsoduro. Des pas martelaient le sol du campo Sant’Agnese . Une petite enfilade de ruelles, un immeuble le long du canal di San Vio. Un regard vers le large et l’église du Rédempteur au loin, sur l’île de la Giudecca.

L’homme pénétra dans l’immeuble. Quelques marches plus tard, il frappa à une porte.

L’homme qui ouvrit avait soixante-huit ans. Grand, mince, les cheveux blancs.

- Buongiorno signore Gallardini.

- Entrez Casanova.

L’appartement était sobrement décoré. Un appartement de solitaire.

- Je quitte Venise. Définitivement cette fois, déclara Casanova.

- J’ai appris. Votre pamphlet contre les autorités vous a causé du tort.

- L’occasion était trop belle. J’aurais été stupide de la rater.

- Méfiez-vous Casanova. A 58 ans les routes sont plus longues.

- Je ne serais pas parti sans vous dire adieu.

- Vous me flattez.

- J’ai travaillé comme agent secret de la Sérénissime durant six ans. Rendre hommage à un de ses meilleurs éléments tombait sous le sens.

- Votre vie est agitée, chevalier de Seingalt. Je crois que je vous envie.

- Que faites-vous à présent ?

- Je me laisse bercer par la vision de Venise. Ma seule et éternelle maîtresse. Et puis j’ai décidé d’écrire mes mémoires. J’ai moins voyagé que vous, mais mes aventures en valent la peine.

- Je serai votre premier lecteur. Il faudra que je m’attelle à la rédaction des miennes un jour. Ce serait la plus sage de mes décisions. Qu’est devenu votre fidèle Sansino ?

- Mort. Au cours d’une enquête qui fut ma dernière. Ceci me décida à arrêter.

- Je vous admire Gallardini. Vous ne croyez pas en la grandeur de Dieu ni des hommes, et pourtant vous en êtes le reflet.

- Où allez-vous ?

- Partout et nulle part. Mes semelles sont de vent. Mais elles n’ont ramassé que de la poussière.

- Adieu Casanova.

- Adieu Gallardini. Si le paradis existe, nous nous y reverrons. Le bien que nous avons apporté, l’emportera sur le mal que nous avons fait.

 

Gallardini regarda à la fenêtre. Venise. Toujours.

Il s’assit à sa table, prit une plume et commença à rédiger.

«  Venise la Sérénissime, n’a pas toujours été aussi sereine… 

 

Avril 1751.

Place Saint Marc. La foule des sénateurs, patriciens, bourgeois, marchands et le peuple, se pressait à l’intérieur de la basilique. En ce dimanche matin, la messe de Pâques allait être célébrée par le prêtre de Saint Marc.

Le doge était présent, assis au premier rang, entouré par les membres du collegio.

- In  nomine Patri, et Filii, et Spiritus Sanc …fit l’ecclésiastique. Il ne termina pas sa phrase. Le bedeau monta sur l’autel, affolé. Sa phrase glaça l’assistance.

- On a dérobé la relique de Saint Marc !

La catastrophe venait de s’abattre sur Venise.

 

§§§

 

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( 25 mai, 2007 )

Tome 5 : La Sainte Vehme

Huit mars 1750.

La pluie tombait averse. La nuit commençait à monter sur Venise. Dans une salle secrète du palais des Doges, se tenait une réunion. Trois hommes étaient assis à une table, vêtus de longues robes noires. Face à eux se tenait un homme debout.

- Armando Figateli, le tribunal de la Quarantia 1, dans sa session secrète, vous reconnaît innocent des accusations portées contre vous. Vous pouvez vous retirer.

Armando Figateli, la cinquantaine empesée, le cheveu rare, se leva.

- Grazie Eccellenze, grazie.

- Garde, reconduisez-le dehors, dit le président du tribunal.

Figateli sortit sous les arcades du palais et passa le pont de la paille, puis remonta la calle dei Albanessi, passa le campo Filipo e Giacomo, continua la calle della Chiesa et tourna à gauche. La pluie était dense.

« Hé hé…ça a marché. Ils sont tous les mêmes. »

Figateli déboucha sur le campiello San Giovanni Novo.

- Signor Figateli ?

Débouchant de sous un passage voûté, une ombre se découpa.

- Qui êtes-vous ? demanda Figateli.

- Un ange.

- Mon ange gardien alors, je suis en veine aujourd’hui.

- C’est ce qui m’intéresse : tes veines. Pour te les ouvrir !

- Quoi ?…Laissez moi !

Deux ombres avaient surgit par derrière et saisissaient Figateli par les poignets. Malgré l’obscurité, Figateli vit briller la pointe d’un couteau.

- Je suis l’ange de la mort. Viens visiter mon enfer !

La lame disparue dans la gorge et dessina un arc de cercle avant de ressortir.

- Ainsi doivent périr les vermines de ton espèce.

Les trois ombres s’évanouirent. Le sang de Figateli se répandait au sol, mêlé à la pluie.

1 Magistrature chargée des procès civils et criminels

 

§§§

- Vilaine blessure.

Gallardini penché sur le cadavre, ne sentait pas la pluie. Le jour était levé, mais un ciel bas couvrait la cité de la lagune.

- Expéditive, dit Sansino.

- Regarde ses poignets. On le tenait fermement.

- Il n’a pas d’argent. Sans doute des voleurs.

- Ça ressemble à une exécution.

- Qu’est ce qui vous fait dire ça ?

- Une intuition.

- Ah, il y avait longtemps. Je me disais aussi.


Gallardini se releva. Son tricorne était trempé et l’eau coulait des trois pointes, comme des rigoles sur ses épaules.

- Je n’aime pas ça. Mais alors pas du tout.

§§§

( 25 mai, 2007 )

Tome 4 : la sanction

La neige recouvrait Venise d’une blancheur un peu lourde. La place Saint Marc semblait un miroir immaculé. Le froid sévissait, et un vent glacial parcourait les rues.

Du palais des doges, monta la voix de Puccero.

- Vous êtes inefficace Gallardini. Je me demande pourquoi je vous garde à votre poste ?

- Je ne comprends pas Excellence. Je n’ai pas arrêté. Il y a beaucoup de délations qu’il faut vérifier. Tous mes hommes y travaillent et rendent des informations pertinentes pour la Sérénissime.

- Pas assez à mon goût. Et vous en êtes le responsable. Je veux des informations pas des ragots de commères. Vous n’avez plus votre place au palais ! Vous quitterez vos fonctions dès ce soir.

- Mais…Excellence…

 

Gallardini était estomaqué. Qu’arrivait-il à Puccero ?

Peu avenant à son égard, il lui octroyait toutefois sa confiance, à défaut de sa sympathie.

Écart de classe sociale.

Mais Gallardini n’avait pas démérité pour autant. Il en était persuadé. Il alla à son bureau.

Des piles de dossiers s’entassaient ça et là. Il n’avait eu le temps de tout noter, classer, vérifier, rapporter.

Était-ce la cause de son renvoi ?

Qu’importaient les dossiers.

On frappa à la porte. Sansino entra.

- Je viens d’apprendre votre départ.

- Renvoyé comme un malpropre ! Et je ne connais même pas mon successeur.

- Je viens d’être nommé par Puccero, dit Sansino.

Gallardini éclata de rire.

« Je saurai faire aussi bien que vous ! Enfin j’espère. »

- Sansino, cette histoire ne me plait pas. Je ne sais pas ce qui se trame mais j’en aurai l’explication.

- Mon talent est reconnu à sa juste valeur, voilà tout. Les feuilles tombent en automne. Vous aurez attendu l’hiver pour choir.

- Ne sois pas déçu si je suis sûr que ma chute sert les desseins supérieurs de certains personnages de la Sérénissime, Sansino.

- Vous aimez les allitérations, mais si ma réussite suscite des surprises, elle n’est due qu’à un sursaut de Puccero, qui s’est souvenu de ma sollicitude.

- Parle plutôt de soumission. Mais je compte sur toi pour m’aider à faire la lumière sur cette affaire.

- Ce bureau est en désordre. J’aimerais que vous y remédiez avant ce soir, dit Sansino en sortant.

- Sansino tu es naïf et idiot.

 

Gallardini resta seul, pensif.

« Tout cela n’est pas clair. Mais il me faudra rester prudent. »

§§§

 

Gallardini déambulait, songeur, dans les ruelles de Venise. La neige renvoyait un éclat  particulier aux palais. Une lumière laiteuse s’étendait sur la cité

Une jeune femme bouscula Gallardini.

- Hé bien, ne pourriez-vous faire attention ? S’exclama t’elle.

- Veuillez me pardonner mais c’est vous qui…

- Ça alors, il ne voit pas où il va et c’est de ma faute !

La jeune femme tourna les talons et poursuivit son chemin.

Instinctivement, Gallardini la suivit. Celle-ci se retourna une fois puis deux. Gallardini était toujours derrière ses pas.

Elle s’arrêta au pied d’un immeuble. Gallardini suivit. Un escalier un peu raide l’emmena au premier étage. La femme ouvrit la porte. Un lit, une table, une chaise, une bassine et un broc d’eau. Décor succinct.

- Entre, dit elle.

Peu de temps après, les cris et gémissements de la donzelle, emplissaient la pièce.

 

Gallardini, mal ajusté, redescendit les marches.

« Pas brillant, je devrais prendre du repos. »

Dans la chambre, par la porte restée entrouverte, une voix l’interpella.

- Hé ! C’est deux sequins !

 

§§§

 

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( 25 mai, 2007 )

Tome 3 : Le sang d’Attila

Venise de nos jours.

Les deux hommes qui arpentaient les ruelles du sestiere Cannaregio avaient attendu ce moment depuis longtemps.

Des mois d’attente, de procédure, de demande, de contrôle, où il avait fallu fournir moult renseignements, motivations en plusieurs exemplaires.

Renouveler la demande.

Attendre.

Et encore attendre.

Encore.

Et toujours.

Enfin elle arriva. Enveloppe anonyme.

Le texte, bref : « rendez vous mardi 5 de ce mois, dix heures, à l’Abbazia della Misericordia. Soyez à l’heure. »

Pas le temps de s’organiser. Il fallait partir de suite. Précaution supplémentaire ?

Les deux hommes franchirent le pont. Le campo de l’Abbazia était bien tranquille. Ils pénétrèrent dans l’église.

L’atmosphère froide et sombre enveloppa les visiteurs. L’église était déserte. L’un des hommes regarda sa montre : neuf heures cinquante neuf.

Ils s’assirent et attendirent. Ils étaient seuls.

- Le présent a une faim de loup, dit une voix dans leur dos.

- Il se nourrit du passé pour apaiser son appétit, répliqua un des deux hommes.

Ils se retournèrent.

Deux rangées derrière, un moine était assis. Capuchon relevé. On ne distinguait pas son visage.

Par où était-il arrivé ?

- Suivez-moi, dit le moine.

Ils se levèrent et se dirigèrent vers un confessionnal.

- Entrez.

Les deux visiteurs pénétrèrent dans la petite enceinte. Le rideau se rabattit. Le confessionnal pivota contre le mur. Une pièce s’ouvrit face à eux. Une simple table, une haute fenêtre inaccessible lançait une lumière irisée.

- Nous serons mieux ici, dit le moine.

Il sortit un ouvrage de sa robe de bure et le posa sur la table.

- Les autorités ont pris en compte votre requête. Elles vous accordent la consultation des archives secrètes pour une période limitée. Au moindre faux pas, cet accès vous sera fermé à jamais.

- Nous cherchons à mieux connaître une cellule secrète, rattachées au Conseil des Dix, et s’occupant d’évènements singuliers, dit l’un des hommes.

- La cellule noire. Une entité bien particulière. Soumise à l’autorité unique du président du Conseil des Dix. Le doge même, ne connaissait pas tout de ses agissements. Elle a été créée au début du XVIe siècle, et ses prérogatives s’étendaient sur les phénomènes paranormaux, ésotériques et inexpliqués. Protégée par un secret des plus opaques, cette cellule n’a jamais eu d’existence officielle. Plus discrète encore que les services secrets, elle avait toute possibilité d’action sur ordre express du président des Dix. Voici un rapport d’un des ces éléments les plus brillants. Il vivait au XVIIIe siècle, et s’appelait Giovanni Gallardini. Vous en apprendrez bien plus en lisant ceci.

Le moine s’approcha du confessionnal.

- Un dernier détail. Vous ne pouvez quitter cette pièce. La consultation de cette archive n’est possible qu’ici. Vous avez une quantité d’oxygène limitée au temps de cette consultation. Au-delà, les bougies s’éteindront et l’oxygène viendra à manquer. Inutile de chercher à briser cette fenêtre, le verre est blindé. De plus, le confessionnal sera bloqué. Si vous vouliez franchir cette porte sans autorisation malgré tout, vous vous exposeriez à une mort certaine.

Le moine entra dans le confessionnal.

- Bonne lecture signori. Vous êtes plus en sécurité dans cette pièce que dans ces pages.

Le confessionnal bascula.

Les deux hommes se regardèrent.

- Tu crois qu’il plaisantait ?

- Ne traînons pas.

Le manuscrit s’ouvrit. Une écriture du passé s’offrit à la lumière diaphane.

Mémoires secrètes et édifiantes sur des agissements et phénomènes mystérieux, au temps de la Sérénissime.

Par Giovanni Gallardini

agent de la Sérénissime et responsable de la cellule noire du Conseil des Dix.

 Année 1749.

- Le rapport dont parlait le moine. Il date de 1749. Voyons ce qu’il raconte.

§§§

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( 25 mai, 2007 )

L’incube rouge

Debout sur le fondamenta San Giacomo, Gallardini attendait le passeur de rives. Le vent de ce brûlant mois de juillet soufflait dans ses cheveux, agitant une coiffure qui n’aimait pas le peigne. L’ombre de la basilique du Redentore portait sur le quai. Les mouettes, insolentes rieuses, traversaient le canal d’un vol léger. Gallardini les observait. Ce ciel, ces nuages, et ces monuments. La lumière. Venise comme un diamant aux mille facettes et à l’éclat unique, était seule détentrice d’une magie envoûtante. Au loin le passeur et sa gondole arrivaient.

« Sale affaire, pensa Gallardini. Puccero ne va pas apprécier ».

Le passeur arriva. La gondole noire dansait sur les flots. Gallardini monta à bord. Une femme, plutôt jolie était déjà installée. Gallardini eut un léger mouvement de la tête pour la saluer, puis il s’assit en lui tournant le dos. Le passeur avait reprit son itinéraire.

La jeune femme regardait Gallardini avec insistance. Celui-ci sentit son regard et se tourna vers elle. Il fut surprit qu’elle ne détourne pas les yeux et continue à le fixer. Plutôt jolie au premier coup d’œil, elle s’avérait très jolie après un examen plus attentif. Des cheveux blonds, une petite dentelle posée sur le sommet de ce champ d’épis, de beaux yeux clairs, un nez petit et fin et une bouche délicieusement ourlée, surmontée de deux pommettes.

Quel âge pouvait-elle avoir ? Vingt ans, guère plus. Seule ? Riche à en juger par ses atours.

Sa bouche entrouverte laissait passer l’éclat de ses dents. Un bout de langue glissa d’une commissure à l’autre. Drôle de manière pour une patricienne. Gallardini aimait cela, les femmes simples qui allaient directement là où elles voulaient arriver.

Le passeur accosta sur le molo. Gallardini descendit à grands regrets. Il sentit le regard féminin l’accompagner vers la piazzetta.

§§§

Gallardini s’assit à peine dans son fauteuil, que la porte résonna de deux coups brefs.

- Buongiorno. Désolé pour mon retard.

- Comment va ta femme, Sansino ?

- Elle se remet.

- Trois enfants d’un coup, tu bégayes ?

- Ne vous moquez pas. Cela me fait quatre femmes à la maison maintenant.

- Mon pauvre Sansino. Je ne t’envie pas. Bon je te raconte. Le richissime banquier Francesco Pisani a été retrouvé mort, le crâne défoncé par un objet carré, dans la basilique du Redentore. Vieux et très malade, il a certainement fait un testament. Le père abbé Becetto l’a trouvé ce matin, dans le confessionnal. Sa fille a été prévenue. Il est veuf.

- Des indices ? demanda Sansino.

- Aucun. À part cet objet carré qui a enfoncé le crâne. Je ne sais pas ce que c’est. Il semblait mort depuis plusieurs heures. L’abbé Becetto était absent. Il n’est revenu que pour les Laudes, et il l’a découvert. L’office n’a pas eu lieu.

- Pourquoi tuer un vieillard malade ? Pour l’héritage ? Il suffit d’attendre, la patience est toujours récompensée.

- Surtout quand on connaît le testament, répliqua Gallardini. La seule motivation est quand tu es déshérité.

- Alors qui ? Vous avez interrogé la fille ?

- Nous y allons.

- Nous ?

- Hé oui, mon cher Sansino, je t’arrache à tes femmes. Remercie moi pour ce moment de liberté.

Sansino soupira. Il suivit Gallardini.

 

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( 25 mai, 2007 )

Tome 1 : Nature morte sur la lagune

La brume qui enveloppait Venise en ce 12 février 1748, rendait la ville fantomatique. Les jaquemarts de la Torre dell Orologio venaient de sonner cinq coups. Le matin était encore un projet. Seul le clapotis des vagues qui mourraient sur le molo, donnait un peu de présence à cette léthargie ambiante. La Piazza dormait. Le campanile était noyé dans ce brouillard, coupé en deux par cette nappe blanche. Le palais des Doges était plongé dans le silence.

Seule une silhouette rompait la monotonie chromatique, inscrivant une note de couleur dans cet océan gris clair.

Elle Passa sous les arcades de la Libreria, débouchât sur la Piazzetta, et longeât la Basilique dont le quadrige semblait être le seul témoin de sa présence, avant de prolonger vers la Piazzetta dei Leoni. Le froid ne faisait pas reculer deux rats qui déambulaient sur les quais humides près du pont des soupirs. L’ombre remonta la calle Canonica. Le brouillard semblait une peau fine posée sur la Sérénissime. La silhouette releva son écharpe sur son nez. Encore un peu de chemin et elle serait arrivée.

La figure fantomatique s’écroula à terre. Un couteau planté dans le dos. La brume l’avala, vorace comme la mort.

§§§

Le chef de la cellule noire n’aimait pas ça.

Être réveillé trop tôt.

Tout ça pour un cadavre trouvé près du palais. Mais le Conseil des Dix était formel. Le carnaval est une fête. Pas de troubles majeurs pendant les réjouissances.

Le voilà donc dehors Giovanni Gallardini. Un peu bougon par ce réveil trop matinal. La brume tendait son suaire sur les monuments vénitiens que Gallardini connaissait depuis toujours. Né dans le sestiere du Dorsoduro, un des six quartiers de Venise, il avait passé toute son enfance entre les ruelles de la Sérénissime et en connaissait chaque coin.

A première vue, rien d’extraordinaire autour de ce cadavre. Allongé sur le ventre, les bras relevés vers la tête. Le couteau planté dans le dos jusqu’à la garde témoignait cependant d’une force certaine. Le sang n’avait pas coulé au sol. Il était resté dans les fibres du manteau, l’ourlant d’une large auréole rouge. Son visage exprimait la surprise plus que la douleur. Pas de trace de coups ni de lutte. Ses vêtements étaient bien mis sur lui.

Rien dans les poches.

Identité inconnue.

Gallardini alla se poster contre un mur le long de la fondamenta Apollonia.

Quel froid !

Son regard erra sur ses pieds qu’il tapait au sol et accrocha une touche de couleur sur ce gris uni du sol vénitien. Gallardini s’accroupit, toucha d’un index froid la tâche.

- Du sang ? demanda Sansino, son adjoint, un petit homme trapu et à la figure toujours joviale.

- C’est bon, emmenez le corps au chirurgien du palais, répliqua Gallardini en se relevant.

Deux soldats chargèrent le corps sur une barque arrimée non loin de là.

- Je rentre chez moi, finit par dire Gallardini à Sansino.

La brume morcela son contour et l’engloutit, comme affamée par cette vie.

 

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